David Hecq | Interview

Propos recueillis par Man-Jimaru pour Satakore.com

En 1981, à l’âge de six ans, David Hecq fait la connaissance d’une étrange machine. Il s’agit d’une console de jeux Atari VCS 2600. Les yeux tout écarquillés, il découvre qu’une télévision ne sert pas seulement à regarder Goldorak mais que l’on peut aussi être actif devant un écran. Sans le savoir, on venait de lui inoculer le virus des jeux vidéo. Une passion qui n’allait plus le quitter. En 1991, il crée le « Club Nec » et importe des jeux vidéo « Nec PC Engine » du Japon. En 1994, il ouvre son commerce de jeux vidéo (revendu à Ultima en 1997). En 1995, il lance une enseigne : Objectif Games qui comptera une douzaine de magasins. En 1996, il crée l’association Objectif Micro destinée à aider les jeunes créateurs d’entreprise et lance l’argus des jeux vidéo, la première cotation nationale des jeux vidéo. Le site web objectifmicro.org est créé en 1997 et devient rapidement le repaire des revendeurs français. Parallèlement à son activité dans les jeux vidéo, David Hecq est élu en 2008 maire de la commune d’Anzin-Saint-Aubin et vice-président de la communauté urbaine d’Arras (62). Ses nouvelles fonctions n’entament pas sa passion et, loin de la cacher, il l’assume avec conviction, histoire de tordre le cou aux préjugés sur le sujet. (Présentation de la Voix du Nord à l’occasion du salon Virtual Calais)

Que faisiez-vous en 1994-1995 ?

J’avais un magasin de jeux vidéo nommé Objectif Games, situé à Arras. On y vendait des jeux vidéo neufs et d’occasion mais aussi des mangas, des goodies et bien sûr je pratiquais l’import.

Vous souvenez-vous de la date précise a laquelle vous êtes devenu l’heureux possesseur d’une Saturn? Quel bundle ou quel premier jeu avez-vous choisi ?

Deux ou trois jours après sa sortie japonaise, le temps que les consoles arrivent du Japon. Donc en novembre 1994. La console était vendue sans jeu, comme c’était le cas à chaque sortie de console japonaise, contrairement en France où l’on aimait bien les bundle. Bien évidemment je me suis rué sur Virtua Fighter, la killer apps du lancement mais je dois avouer que j’ai aussi beaucoup joué avec Clockwork Knight, sorti aussi dans la foulée.

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Pourquoi avoir misé sur la nouvelle SEGA ?Par passion pour Sega. Depuis le départ j’étais un fan de Sega et j’ai usé mes doigts sur la Master System et après la période Saturn, j’ai logiquement suivi sur Dreamcast. Pour moi, les vrais jeux d’arcade étaient sur machine Sega pas ailleurs. Ma seule infidélité s’est produite pour la Megadrive… Car à l’époque j’étais tombé amoureux d’une autre machine : la PC Engine, sortie avant la Megadrive, et qui possédait des licences Sega. Shinobi sur PC Engine c’était l’arcade à la maison (même si le jeu était amputé de son second stage, faute de mémoire suffisante), After Burner 2 était monstrueux et puis il y avait plein d’autres titres Sega : Altered Beast, Thunder Blade, Wonderboy in Monsterland… LA PC Engine a définitivement pris l’avantage lors de la sortie de son CD… Wonderboy 3 sur CD, c’était quand même autre chose que la version Megadrive. Bref la petite 8 Bits de Nec m’a fait zapper la période Megadrive. Alors bien sûr j’avais quand même une Megadrive chez moi mais je dois avouer que j’avais plus de sympathie pour les consoles Nec. Ensuite Nec s’est essoufflé. Ils ont sorti la SuperGrafx au même moment que la MEgadrive et sur le papier elle était censée pulvériser la MD. Alors même si Ghouls’ and Ghosts est meilleur sur SGX que sur MD, la MD a creusé l’écart très rapidement. Force est de constater que personne n’a suivi la SGX. Les éditeurs ont continué à développer sur la PC Engine de base et sur son CD-Rom… De ce fait, j’avais une PC Engine + CD-Rom + Arcade Card (pour les adaptations Neo Geo) et la Megadrive faisait un peu pâle figure à côté, surtout que la Super Famicom venait de pointer son nez.
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Alors à l’époque j’avais les trois machines mais je reconnais que pour moi le résultat du tiercé de cette génération était : Nec, Nintendo et Snk… Un comble quand on sait que c’est cette console de Sega qui a été la plus vendue. Ceci dit, la suprématie de Nintendo m’énervait au plus haut point et j’avais envie que Sega remporte un jour cette guerre des consoles. Je me suis dit : après la Master System et la Megadrive, ils vont tout pulvériser avec la Saturn mais c’était sans compter sur le challenger Sony qui gagnait énormément en sympathie au fur et à mesure que les mois passaient. Au magasin je le sentais : les fans de Sega campaient sur leur position mais les autres ne juraient que par Sony.

Malgré tout, quand j’ai reçu les trois consoles au fur et à mesure de leurs sorties respectives : Saturn, PlayStation et Nec PC-FX (et oui je l’importais aussi ^^), je me suis dit que la Saturn était une console fabuleuse. Ses couleurs étaient plus pimpantes, plus vives, la 3D semblait moins belle que sur PS mais globalement la Saturn n’avait pas à rougir, elle s’en sortait très bien et était meilleure en 2D. De plus sa mémoire était intégré et je m’amusais de voir les possesseurs de PS pleurnicher sur le faible stockage des Memory Card. C’était un détail mais Sega avait été plus honnête sur ce point alors que Sony avait trouvé le bon filon.

Que représentait pour vous le passage à cette génération et qu’en attendiez vous ? 

Bien évidemment c’était l’arrivée de la 3D sur console. Etant aussi joueur sur PC et donc habitué à la 3D, je trépignais de voir enfin des jeux « consoles » en 3D et notamment les conversions des hits d’arcade de Sega, notamment Sega Rally et Daytona.

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Voyez-vous des points communs entre la compétition que se sont livrées la Saturn et la Playstation, puis la N64, avec celle d’aujourd’hui?

Non car mise à part l’idée de « guerre des consoles » qui perdure depuis toujours, la cible a changé. En 1994, la cible c’était les gamers, aujourd’hui la cible c’est la conquête du salon et l’implantation d’un terminal de divertissement, forcément « multimédia » : musique, vidéo, réseaux sociaux et jeux. Au final les jeux vidéo ne sont plus qu’un univers parmi d’autres. En 1994, le marché était encore limité aux joueurs. La PlayStation a changé la donne et a ouvert ce marché au très grand public. Financièrement les enjeux sont colossaux et aujourd’hui il n’y a plus de place pour les petits constructeurs comme Sega. Comparativement Sega était minuscule face à Sony (et même Nec), il fallait injecter énormément d’argent pour dominer tous les marchés, Sega a toujours joué à flux tendus et était toujours limite au niveau de sa trésorerie. Le passage Mega CD/32X avait fortement entamé les réserves financières faites avec la Megadrive. Ils n’avaient pas les moyens de s’offrir des exclusivités autres que celles du catalogue Sega. Quand Sony a débarqué, ils ont acheté des sociétés à tour de bras pour s’offrir des exclusivités, localisées par territoire (exemple en rachetant Psygnosis en Europe). Nintendo était tout aussi minuscule face à Sony mais ils disposaient d’un énorme trésor de guerre leur permettant de lutter sans problème (Merci la Super Nintendo et la Game Boy). Quant à leur catalogue de jeux, quelques Mario/Zelda et l’affaire était jouée. Aujourd’hui, on constate que le seul parallèle que l’on puisse faire avec cette époque, c’est de constater que la Wii-U semble suivre le même chemin que la Nintendo 64.
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Au delà de ça, certains fans se projettent dans la Xbox 1 car la Dreamcast, équipée d’un sofware Microsoft (Windows CE), a servi de galop d’essai à Microsoft pour se lancer dans l’aventure des consoles. Microsoft et Sega ont travaillé ensemble sur le projet Dreamcast et beaucoup de développeurs ont constaté beaucoup de similitudes entre l’architecture Xbox et celle de la Dreamcast. Du coup la gamme Xbox (360 et One) a toujours conservé un « petit » capital de sympathie auprès des fans de Sega. Et puis comme c’est Sony qui a tué « Sega » avec sa PlayStation, il y a toujours une petite rancune contre Sony… On est quasiment dans le domaine de la psychologie mais c’est ce que l’on ressent parfois en discutant avec des fans Sega de la première heure.

 

Comment interprétiez-vous alors (c’est à dire à cette époque), à titre personnel (ou à votre echelle), l’échec de la console de SEGA sur les territoires occidentaux et le succès, global, de la Playstation ?

 

Je pense que Sony est arrivé au bon moment avec un produit très bien fini, sa notoriété (Sony c’était en 1994 la référence absolue dans l’innovation électronique), d’importants moyens financiers et un très bon catalogue de jeux. Sony avait une chose en plus : la motivation d’en découdre avec Nintendo suite au revers du CD-Rom pour Super Nintendo. Projet avorté suivi d’une humiliation publique à l’E3 qui a motivé comme jamais le staff de Sony. Ainsi les royalties étaient minimes par rapport à ce que réclamait Nintendo et donc beaucoup plus incitatif. De plus la division consoles était rattachée à la division musicale qui disposait d’un fabuleux réseau de distribution et d’une force commerciale sans commune mesure. Ils ont joué à fond la carte « machine hype » avec des associations musicales dans l’air du temps et un ton résolument rebelle. La mode était au « grunge », la machine était « grunge », rebelle et donc positionnées contre les traditionnelles machines de jeux pour enfants, de type Nintendo. Bref d’un point de vue marketing, ils ont habilement exploité le filon des ados et jeunes adultes, là où Sega avait commencé à s’implanter avec la Megadrive. Bref ils ont coupé l’herbe sous le pied de Sega, élargit le marché et cantonné Nintendo à sa base de fidèles et d’enfants.

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Et avec le recul, à quoi les attribueriez-vous?

Justement à « l’occidentalisation des jeux vidéo » – Bon c’est un concept que je défends mais je pense qu’il est crédible. Sony a misé énormément sur les marchés américains et européens, soutenant même des initiatives. J’ai cité Psygnosis mais ce n’est pas un hasard. Dans le coeur des fans de jeux vidéo européens, Psygnosis c’était une société reconnue pour son savoir-faire, notamment sur Amiga avec des jeux comme Shadow of the Beast ou Lemmings. En rachetant la boîte, ils ne se sont pas seulement offerts des exclusivités dans le temps (les jeux Psygnosis sortaient d’abord sur PlayStation) mais aussi une image locale. Wipe Out ou Destruction Derby ont fait l’effet d’une bombe auprès du public occidental. Quand je tenais mon magasin à Arras, les jeunes ne s’arrachaient pas Ridge Racer mais Destruction Derby et Wipe Out Des titres comme Tomb Raider ont enfoncé le clou. Il y avait un véritable soin apportés aux équipes de développement. Déjà le kit de développement était moins cher mais derrière il y avait une véritable volonté d’aider les développeurs en leur expliquant la façon d’optimiser la PlayStation. De plus une version « low cost » est sortie, la net yaroze destinée aux développeurs amateurs. Bref il y a eu un véritable soutien de la part de Sony et les éditeurs ont suivi. Ce n’est plus un secret mais la Saturn était très complexe à programmer du fait de ses deux processeurs Hitachi. Sega a perdu beaucoup de temps à expliquer leur fonctionnement aux développeurs et  ils ont concentré leurs efforts auprès des éditeurs japonais.
Aujourd’hui il suffit de voir la liste des meilleures ventes pour se rendre compte que la PlayStation n’a fait qu’amorcer la pompe de l’occidentalisation des jeux vidéo. Les Japonais ne sont plus les rois. GTA, Call of Duty, Assassin’s Creed, FIFA, Battlefields… Même en ligne, c’est la même chose : WOW a changé la donne et les Coréens sont arrivés dans la foulée. Les Japonais ne sont pas morts mais ils sont quand même à la ramasse sur les marchés occidentaux par rapport aux éditeurs locaux. Ces derniers ont repris la main. C’est ainsi, on peut le déplorer mais on ne peut rien faire, c’est le marché qui a évolué en fonction du public.

 

La réputation de sa ludothèque japonaise n’est plus à prouver. A quelle occasion avez-vous franchi le pas vers l’import?

 

Dès le départ, il était impossible pour moi d’attendre l’arrivée française de jeux comme Daytona, Sega Rally, Panzer Dragoon, etc. Et puis les conversions Neo Geo et Capcom étaient fabuleuses avec les cartouches d’extension mémoire. Pour un fan d’arcade comme moi, la Saturn était la reine des conversions, surtout en 2D. autre détail qui a son importance : les boîtes de jeux Saturn japonaise reprenaient le format CD. Un format que j’adorais sous l’ère PC Engine… quand j’ai vu  les boîtes européennes, j’ai éclaté de rire. Elles étaient tout simplement horribles ! Ce même problème est survenu plus tard avec la Dreamcast et ses ersatz de boîtiers PlayStation. Non définitivement l’import était plus classe 🙂

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Pourriez vous me citer 3 jeux qui vous ont marqués à l’époque et 3 autres découverts sur le tard. Et une déception en particulier?

Akumajo Dracula X que j’ai découvert sur Saturn jap… Une claque monstrueuse à l’époque, digne successeur de la version PC Engine. Daytona qui tournait en boucle en magasin (et qui m’a aussi beaucoup exaspéré avec son « Dayyyyyyyytona… »)Sega Rally et des nuits complètes à tenter de battre le meilleur temps 3 seulement c’est pas juste… Et Panzer Dragoon, et Dragon Force, et Astal, et Blue Seed (il me servait de démo pour convertir les fans de mangas et de Nec de passer à la Saturn), et les jeux Capcom, SNK, etc.

Trois jeux découverts plus tard… je dirais Radiant Silvergun car je n’y ai pas joué en magasin à sa sortie et ensuite il était devenu trop cher du fait de sa rareté. Mais bon sang quel shoot ! – Tengai Makyo 4 (bah oui là c’est le fan de Nec qui parle) et Vandal Hearts, un tactical-RPG fabuleux de Konami qui n’est jamais sorti en France. On m’en avait parlé sur PlayStation mais je voulais absolument le faire sur Saturn, quand je l’ai trouvé je n’ai plus décroché.

 

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Un petit mot sur notre portail satakore.com?

Une énorme base de données pour tout fan de Sega qui se respecte et la meilleure façon de retrouver des jeux collectors sur des sites d’enchères. Les tests sont aussi très sympas à lire mais j’avoue que je ne fréquente pas le site tous les jours, juste quand je suis pris d’une bouffée de nostalgie, ce qui est plus fréquent qu’on ne le croit 😉

2 comments

  1. Hyper intéressant !

    Au passage, je pense avoir été membre du « Club Nec » 0_°
    J’ai le souvenir d’une association par laquelle tu pouvais « louer » des jeux Nec. Et la cotisation était accompagné d’un cadeau, un jeu à choisir parmi un large choix. Pour ma part mon choix c’était arrêté sur Aeroblaster ! Je crois bien qu’il s’agit là de mon bienfaiteur de l’époque 😀

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