Tetris

Un article un peu particulier cette semaine puisqu’il s’agit d’un texte que j’avais écrit pour le premier numéro de Rockyrama.

Je vous le livre ici en entier, (bien que l’article parle beaucoup de… Nintendo, ah bah oui, forcément) en guise d’introduction à trois superplays qui seront dédiés à Tetris.

“From Russia With Fun” ®

Juillet 2004.

Hardcore gamer invétéré depuis l’arrivée dans nos contrées de la Master System deux décennies plus tôt, je débarque à Tokyo pour assouvir un des mes plus grands fantasmes : assister au Super Battle Opera, le pèlerinage mecquois de tout amateur de jeux de combat qui se respecte.

Comme tous les soirs, je me rends dans une salle d’arcade d’Akihabara pour regarder les champions s’affronter. Les Daigo, les Mago, les Ogawa, les Tokido. Des légendes vivantes.

Après avoir pris une ou deux raclées sur Capcom vs SNK 2, je décide de me balader un peu dans ce temple du vidéo-ludisme, croisant par-ci ce qui s’apparente à un commando de forces spéciales exerçant son talent sur le dernier Time Crisis, par-là un danseur de hip-hop s’entrainant sur Dance Dance Revolution.

SEGA_Akihabara_20111122

Et, dans un coin plus enfumé que les autres – curieux pays où l’on ne peut fumer dans la rue mais s’intoxiquer à loisir dans les espaces clos –, les retrogamers.

Une rangée de salarymen, la quarantaine, costard-cravate impeccable, alignés derrière une rangée de bornes toutes plus oldschool les unes que les autres. Et au milieu de cette survivance des années 80, une borne un peu particulière : Sega Tetris.

Un stick, un bouton, un décor de fond s’apparentant à une réunion du Ku Klux Klan et un joueur qui enchaîne ligne sur ligne, cigarette sur cigarette.

Je le regarde jouer cinq minutes avant de retourner prendre quelques déculottées sur Super Street Fighter 2X. Après tout, c’est un peu pour ça que je viens de me taper douze heures d’avion…

Quatre heures plus tard, il est temps pour moi de rentrer à l’hôtel et récupérer de mon jet lag.

A tout hasard, je tente un petit détour sur la borne Sega Tetris : mon salaryman est toujours là. Le score indiqué par la borne et le nombre de lignes ne laissent planer aucun doute. Pas plus que le monticule de mégots grillés dans son cendar. Il n’a pas arrêté de jouer de la soirée, probablement avec une seule pièce.

Si j’étais, à l’époque, trop ignorant pour réaliser l’immensité de l’exploit que cela représentait, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et vous allez comprendre pourquoi.

« Tetris le meilleur jeu de tous les temps est encore meilleur. »

                                                                                  Tetris DX, Game Boy Color, Nintendo

 

 

Trois années ont passé.

Coup de fil d’un confrère joueur.

« J’ai une vidéo de malade sur Tetris, il faut que tu vois ça ! ».

Youtube. « Tape Invisible Tetris »

Je m’exécute.

A l’écran, les mains d’un joueur, de toute évidence japonais. Il joue à une version de Tetris que je ne connaissais pas.

La description est explicite « Jinpachi joue à TGM3. Il est le meilleur joueur de Tetris DS au monde ». (NDLA : Jin8, le nom donné dans la vidéo se lit Jinpachi)

Dès les premières frames, je suis sur le cul. Quelle vitesse incroyable !

Mais le pire, c’est que cela n’arrête pas d’accélérer. Une pièce par seconde. Deux pièces par seconde. Trois pièces par seconde. Le compteur de pièces défile de plus en plus vite.

Mes yeux n’arrivent plus à suivre tellement cela va vite. Je commence à sentir ma tête trembler comme si elle cherchait à suivre elle aussi. Et cela accélère encore.

Encore.

Et encore.

Jusqu’à l’explosion finale à 999 !

Mes yeux écarquillés ne croient pas ce qu’ils viennent de voir. Ils n’arrivent pas à y croire. Ils ne peuvent pas y croire. Mes tripes hurlent à l’impossible. C’est un montage ! C’est forcément un montage ! Comme tous ces Tool-Assisted Speedruns qui pullulent sur Internet. Mais très vite, mon esprit reprend le dessus. Il se rappelle de ce salaryman croisé trois ans plus tôt au détour d’une salle enfumée de Tokyo.

Et là, la baffe monumentale que je viens de prendre atteint une nouvelle dimension : la partie n’est pas terminée. Pendant une minute, Jin8 va continuer à enchaîner les Tetris à une vitesse surhumaine.

Sur une aire de jeu invisible.

IN-VI-SIBLE.

Être sur le cul ne suffit plus. Je m’effondre au sol, la bave aux lèvres, les mains tremblantes. Ma carrière de hardcore gamer vient de basculer.

Oubliés les Daigo. Oubliés les Tokido.

Voici mon nouveau Dieu.

Voici ma nouvelle Drogue.

Voici Tetris.

« Le fun magnétique de Tetris est de retour

et le défi atteint des proportions inégalées ! »

                       Tetris 2, Game Boy, Nintendo

 

 

Juin 1984. Moscou, U.R.S.S.

Dans son petit labo de l’Académie des Sciences, Alexei Pajitnov – chercheur travaillant sur la reconnaissance automatique de la parole – est frappé d’un éclair de génie.

pajitnov-createur-tetris

Il imagine un jeu dans lequel sept tetraminos (pièce formée de quatre carrés) apparaissent successivement et aléatoirement sur une aire de jeu. Le joueur devant les empiler pour former des lignes qui disparaissent avant que l’écran ne se remplisse entièrement.

Réalisant rapidement que son esprit vient de créer quelque chose de potentiellement génial, il va rapidement profiter des moments de disponibilité de l’unique ordinateur de son service (un vieil Electronica 60) pour coder la première version de Tetris.

Très rapidement, la drogue se répand dans toutes les administrations russes disposant d’un ordinateur et contamine les employés un par un. Personne ne peut décrocher.

Le phénomène est lancé. Et va très vite contaminé la planète entière.

Désireux d’exporter son bébé à l’étranger, Alexei va faire appel à un petit génie de l’informatique, Vadim Gerasimov, hacker de 16 ans officiant de temps à autre dans les couloirs de l’Académie.

La version IBM PC qui va en résulter atterrira, dès l’année suivante, dans les échoppes de l’ancien empire Magyar. C’est au détour de l’une d’elle que Robert Stein, homme d’affaire londonien et directeur de la société d’édition de logiciel Andromeda, va découvrir le jeu.

Réalisant à son tour le potentiel immense du titre, il envoie fax sur fax à l’Académie des Sciences, propriétaires des droits pour 10 ans -par le biais de la société ELORG-, afin d’obtenir un contrat.

Dès l’obtention d’une réponse, il se précipite à Londres pour faire tester le jeu.

Spectrum Holobyte pour les Etats-Unis et Mirrorsoft pour l’Europe récupère les droits.

Le jeu frappe le monde occidental en 1987 d’abord sur PC puis des conversions sont faites sur à peu près tous les micro-ordinateurs existant. Amiga, Atari, Spectrum, Commodore, Amstrad, BBC, MSX.

La liste est longue.

Moins longue que celle des éloges faites au jeu.

La folie s’empare de toutes les revues spécialisées.

ZZap !64, magazine britannique consacré au commodore 64, l’affublera d’un Sizzler accompagné de cette critique pour le moins visionnaire :

« What we have is one of the all-time computer classics… Tetris is addictive –unbelievably addictive- and it holds your attention and keeps you coming back for more… I can’t quite put my finger on what makes it so incredibly addictive, but one thing’s for sure – it’s perfectly simple and simply perfect »

 

Plus proche de chez nous, le magazine Tilt lui attribuera deux Tilts d’Or : celui du jeu de réflexion et de stratégie et, à égalité avec Carrier Command, celui du jeu le plus original de l’année. L’article étant un exemple typique de l’effet dévastateur que peuvent provoquer les drogues sur des journalistes, je vais vous en citer l’introduction.

« Alors, comme ça, Tetris a deux Tilt d’or ? Que les camarades de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques y z’arrivent à décrocher deux récompenses typiquement représentatives du système impérial socio-culturel anglo-saxon, ça prouve la grandeur du système gorbatchevien en face de la déliquescence du système capitaliste et de son manque d’imagination face aux camarades travailleurs qui se décarcationnent pour distraire les masses populaires et travailleuses! ».

Le New York Times lui consacrera même un article en 1988. Il faut dire que le jeu est le premier software soviétique commercialisé aux Etats-Unis.

« Tu ne pourras plus arrêter de jouer

à ce jeu d’une simplicité déroutante. »

Magical Tetris Challenge, Game boy Color, Disney

 

  1. Hiroshi Yamauchi se prépare à la commercialisation de la plus géniale des inventions du plus génial de ses inventeurs. La Game Boy de feu Gunpei Yokoi. Conscient du potentiel fantastique que représenterait Tetris sur sa nouvelle console, il va tout mettre en œuvre pour obtenir les droits d’exploitation du jeu.

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La politique de la maison, très particulière, font apparaître une évidence à son président : les droits doivent être exclusifs à Nintendo pour terrasser la concurrence et faire grimper le chiffre d’affaire à des sommets jamais égalés.

Henk Rogers va se charger de batailler ferme pour récupérer les droits.

Débarqué dans Moscou sans y connaître personne ni parler le moindre mot de russe, Henk Rogers va se rendre dans un premier temps au siège de l’association russe du jeu de Go.

C’est grâce au jeu de Go, que pratique assidument Yamauchi que Rogers avait pu rentrer dans son cercle de confiance. Et c’est de nouveau grâce au jeu de Go qu’il va obtenir en quelques jours seulement, un rendez-vous avec les responsables d’ELORG.

Gagnant très rapidement leur confiance (probablement en leur faisant miroiter l’avalanche d’espèces sonnantes et trébuchantes se profilant derrière un éventuel contrat avec Nintendo), Rogers va obtenir le principe du rachat de la licence par Nintendo.

Les juristes vont s’occuper du reste.

Stein ayant obtenu un contrat d’exploitation pour les micro-ordinateurs, les gens d’Elorg vont lui faire signer un nouveau contrat contenant, sournoisement caché entre les lignes, une définition du micro-ordinateur excluant explicitement les consoles de jeu.

Le pauvre Stein signe et perd aussitôt la poule aux œufs d’or, sans s’en rendre compte…

«Tetris, a game of mental torment from behind the iron curtain»

                                                                                              Tetris, ZX Spectrum, Mastertronic

 

Mars 2008. Forum américain Assemblergame.

Un collectionneur espagnol fait une annonce pour le moins surprenante à une époque où les jeux s’échangeant plus de mille euros sont assez rares. Il vient de dépenser onze mille euros pour acheter un jeu vidéo.

Onze

Mille

Euros

Un jeu qu’il vient de propulser au panthéon des jeux vidéos les plus chers jamais vendus, au côté de Kizuna Encounter sur Neo Geo, seul jeu ayant alors franchi la barre symbolique des 10 000 euros.

Depuis, d’autres jeux ont rejoint ce panthéon comme Stadium Events sur Nes ou Air Raid sur Atari 2600. Et des jeux s’échangent à coup de milliers de dollars tous les jours. Mais la nouvelle à l’époque était plus que surprenante.

Collectionneur de longue date sur l’une de ses consoles de prédilections, la Mega Drive, il ne manquait à notre espagnol qu’un seul jeu japonais pour avoir le « full-set », l’intégralité des jeux sortis au japon.

Ce jeu est bien plus rare que les obscurs soft de gestion  bancaire dont vous n’aviez probablement jamais entendu parler et ne changeant de main qu’une fois par an, tout au plus. Les San-San, les Mega Modem, les Nagoya Home Banking ou autres Go net.

Ce jeu, c’est tout simplement Tetris, référence G-4007 dont l’existence a été écourtée par la signature de Robert Stein. Perdant les droits pour console, Atari (et sa branche Tengen) doit retirer du marché américain des centaines de milliers d’exemplaires de son Tetris pour NES.

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Sega, qui avait négocié les droits auprès d’Atari arrête la production de sa version Megadrive.

Une poignée d’exemplaires seulement survivra.

Un premier apparut aux yeux du monde dans le magasin Mandarake Galaxy pour la coquette somme de 278 000 yens.

Quelques années plus tard, un second faisait surface dans une enchère sur Yahoo Auctions qui contenait l’intégralité de la ludothèque Megadrive (soit 435 jeux), Mega-CD (soit 115 jeux) et 32X (soit 18 jeux). Tetris valait alors déjà probablement autant d’argent que tous les autres jeux réunis.

Un troisième surgissait en 2004, au détour d’une conversation sur un forum britannique. Un collectionneur japonais avait enfin réussi à trouver le jeu. Malheureusement pour lui, son offre de 475 000 yens ne convenait pas au vendeur qui en obtint finalement 925 000.

Le quatrième, enfin, atterri en Espagne.

Pour l’occasion, Alexei Pajitnov fut convié à un évènement organisé autour du thème « le jeu le plus cher jamais vendu » et dédicaça l’exemplaire, le rendant ainsi encore plus rare…

« Assailli par une pluie battante de pièces Tetris,

   tu ne sauras plus où donner de la tête »

       Magical Tetris Challenge, Game boy Color, Disney

 

5 comments

  1. Très instructif ! Je m’étais souvent posé la question de la répartition des droits sur ce jeu.

    Je connaissais les vidéos sur TGM qui sont effectivement hallucinantes… C’est du même style que celles sur Ikaruga en mode deux joueurs joués par un seul gars !

  2. Super intéressant je crois que je vais vendre mon Tetris aussi
    La vidéo est juste inhumaine, vraiment je sais pas comment le cerveau est capable de trucs pareils ! En invisible comment c’est possible ???

  3. Impressionnant 🙂
    Maintenant il faut savoir que sur le Tetris grand master d’Arika, la jouabilité a été grandement amélioré et la permissivité est extrêmement grande.
    Cependant a ce niveau de vitesse j’imagine que le joueur est forcement capable de projection mentale bien plus poussé qu’un
    le joueur « normal » et couplé a une exécution parfaite cela fait des miracle .
    il existe un superplay sur nolife ou un joueur Français explique la chose.

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